C’est très beau… prenez 5 minutes pour le lire… en tous cas, moi j’ai adoré son histoire !
Aurélie
Jean-Philippe Lefief est journaliste au service d’informations générales de l’agence Reuters à Paris. Il a participé du 28 au 30 août à l’Ultratrail du Mont-Blanc (UTMB) (166 km, soit la distance de quatre marathons et 9 400 mm d’ascension). Il raconte son aventure ci-dessous.
Au bout de moi-même, autour du Mont-Blanc…
Dans le peloton, on dit que la première moitié d’un « ultramarathon » se court avec les jambes, la seconde avec la tête.
C’est maintenant que j’aimerais le vérifier.
Samedi 29 août
Il est 08h00 (06h00 GMT) et, pour moi, c’est la mi-course. Je quitte Courmayeur en petites foulées, les cuisses encore brûlantes, malgré les quelques minutes de répit que je me suis accordées pour mettre des vêtements propres et faire peau neuve, après les 78 premiers kilomètres de l’Ultratrail du Mont-Blanc (UTMB).
Cette grande boucle de 166 km avec 9.400 m d’ascension, soit la distance de quatre marathons et deux fois le dénivelé positif de l’Everest en partant du camp de base, suit à peu près le sentier que les bons marcheurs parcourent en une semaine. Trois pays traversés (France, Italie, Suisse), une seule étape jalonnée d’une trentaine de ravitaillements, un temps limite de 46 heures et le décor est planté.
Comme 2.285 autres doux dingues – dont 179 femmes – venus de 55 pays pour se frotter à ce « sommet mondial de la course nature », qui se veut également une référence en matière de respect de l’environnement et de lutte antidopage, je suis parti de Chamonix la veille, à 18h30, dans une ambiance digne du Tour de France.
Quatorze heures et bientôt 80 km plus tard, les trois premiers cols, un brouillard à couper au couteau et le vent glacial qui balaye les alpages au-dessus de 2.000 m ont eu raison de la belle énergie du départ, d’autant que mon appareil digestif a tardé à trouver le rythme. Sur une telle distance, les réserves ne suffisent évidemment pas.
Le « protocole alimentaire » et l’assimilation, première cause d’abandon, sont l’une des clés du succès. De ce côté-là, je pense être plutôt bien rôdé. Avec cinq ans d’expérience et une vingtaine d’ »ultras » (au-delà du marathon), dont deux tentatives infructueuses à l’UTMB, je sais à peu près ce qui passe et ce qui coince.
Cette fois, pourtant, mon intestin, que je considérais comme mon allié le plus fidèle, s’est rebellé. Les spasmes, avivés par le froid (on flirte avec le zéro à 2.500 m), m’ont vrillé l’abdomen pendant les six premières heures de course, cette nuit.
UN SEUL OBJECTIF : FINIR
Ces spasmes ne sont plus qu’un mauvais souvenir, chassé par le jour et quelques comprimés, mais la fatigue, elle, est toujours là. J’essaie de la dissiper en me remémorant les images des premiers rayons de soleil sur le versant italien du Mont-Blanc, mais elle est bien présente. Il va falloir composer, ne pas la brusquer et espérer qu’elle se fasse oublier.
En attendant, c’est mon ego que je m’efforce d’oublier en cédant le passage à d’autres, plus frais, dans la montée de Bertone, immédiatement après Courmayeur. A petits pas et le souffle court, je finis pourtant par en venir à bout.
Une minute pour avaler une soupe, un soda bien sucré que je m’interdis d’ordinaire, quelques tranches de banane et je me lance dans le grand « balcon » du Val Ferret, sur un long sentier à flanc.
Ici, pas de grand dénivelé. Ceux qui ont su garder des forces peuvent enfin allonger la foulée et creuser l’écart sur le gros du peloton. De mon côté, je mise sur l’avenir, bien décidé à me refaire une santé, et je les regarde disparaître sans amertume.
Après deux tentatives infructueuses, donc, je ne vise qu’une chose : finir. Plus question de performance. Les premiers sont passés cinq heures plus tôt et je pointe aux alentours d’une 300e place satisfaisante pour un « coureur de plaine ».
Je décide donc de marcher sur les 12 km qui me séparent d’Arnuva, fond de vallée en forme de poste avancé au pied du Grand Col Ferret. Pour beaucoup, c’est l’ogre de l’UTMB : une rampe de 16% de moyenne, qui mène à 2.537m, point culminant de la course, au 99e kilomètre.
Les randonneurs entraînés appellent ça une « bavante ». Les coureurs épuisés, un cauchemar. Pour limiter les dégâts : tout « débrancher », ne penser à rien d’autre que mettre un pied devant l’autre et tirer sur les bâtons.
Il me faudra une heure et demie pour atteindre le col, qui marque la frontière italo-suisse, et cette débauche d’efforts ne me vaudra rien d’autre que le vent glacial, qui continue à souffler en altitude.
À CHACUN SON EXPLOIT
Je bascule aussitôt, sans trop forcer l’allure, toujours dans l’attente d’un hypothétique regain de forme, et laisse filer mes compagnons d’ascension. Dans la descente, longue de près de 10 km, j’ai tout le temps d’évaluer la suite et d’envisager mon arrivée, sans doute au bout d’une nouvelle nuit blanche.
Mais la crainte de cette deuxième nuit, à l’origine de mon abandon de l’année dernière, ne me pétrifie plus et l’objectif me semble désormais palpable.
La Fouly (km 108). Il est 15h11. Je suis parti il y a près de 21 heures. Chamonix est encore à 58 km mais je suis maintenant convaincu que je vais y arriver. Les appels réguliers de mes proches me redonnent peu à peu le moral. L’envie de courir revient.
La douleur, très présente en descente au niveau des cuisses et des pieds, s’estompe peu à peu. Une nouvelle course commence! Entre la Fouly et Champex-Lac, je passe 46 coureurs.
Je gagne encore 42 places en écourtant le ravitaillement et en emboîtant le pas aux quelques « miraculés » qui se lancent à petites foulées à l’assaut de l’alpage de Bovine (km 132, altitude 1.913 m). Je les dépose avant le sommet.
La nuit tombe quand je rallie la vallée, à Trient, et je me prends à rêver d’une arrivée avant le jour, pourquoi pas dans les 200 premiers ?
Retour en France. Je passe à Vallorcine (km 145) en 219e position, après avoir survolé Catogne (altitude 2.011 m) dans une euphorie totale, gorgée d’endorphine. La tête a enfin pris le relais et tout va pour le mieux.
Bientôt, la dernière difficulté est là : près de 1.000 mètres de dénivelé sur cinq kilomètres. Une misère face à ma joie d’en finir. Un coup d’oeil pour jauger la pente, où je distingue quelques lampes frontales qui progressent lentement dans les rochers, et je me lance bille en tête.
Une heure et demie d’un chaos de granit, puis le vent, à nouveau, et le doute qui revient, sous les étoiles. Mais Chamonix est là, en bas. Lâchez les freins!
La forêt, les racines, les rochers enchevêtrés… Je peste, mais rien ne peut m’arrêter. Le sol se fait plus régulier. Bientôt, le sentier cède la place à la route et voilà la ville. Il est 03h30 et je file à 15 km/h vers l’arrivée à travers les rues désertes. Encore quelques mètres et c’est la ligne. Enfin!
Je suis 179e en 33h07; pas un exploit, seulement la preuve que tout est possible.
L’Espagnol Kilian Jornet, 21 ans et vainqueur pour la seconde fois consécutive, est passé il y a près de 12 heures. Le dernier, Jean-Marie Bourgeois, 65 ans, en terminera 12 heures plus tard et aura droit à la même ovation.
Près de 40% des inscrits, vaincus par l’épuisement, la douleur ou les problèmes digestifs, ne rallieront pas l’arrivée. Les années précédentes, le taux d’abandon avoisinait plutôt 60%.
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